Depuis plusieurs années, de nombreux partis politiques, syndicats et
associations, de sensibilités diverses, soulignent la nécessité d’une
diversification des sources d’approvisionnement électrique en France, ne
serait-ce que pour réduire les risques de black-out et d’interruptions de la
fourniture de courant aux usagers, et garantir ainsi le maintien d’un service
public de qualité.
Avec près de 80% de sa production électrique d’origine nucléaire (contre,
respectivement, 30%, 20%, 15% et 2,2% pour le Japon, les États-Unis, la Russie
et la Chine), la France est le seul pays au monde à dépendre autant de cette
source d’électricité peu modulable et donc inadaptée aux pointes de
consommation. L’extrême centralisation inhérente à la technologie nucléaire,
outre qu’elle entraîne des pertes d’énergie sur le réseau, constitue une cause
supplémentaire de vulnérabilité potentielle de l’approvisionnement électrique,
dans un contexte de multiplication des incidents et accidents, notamment liés à
l’âge du parc et à certaines erreurs de conception mais aussi aux logiques de
financiarisation et de privatisation qui touchent à la fois les secteurs du
transport et de la production d’électricité – logiques dont on voit hélas mal
comment les infléchir à très court terme.
D’une part, ses 58 réacteurs rendent notre pays notoirement
excédentaire en moyens de production continue de courant (répondant aux besoins
en base). La nécessité technique que ces installations fonctionnent jour et
nuit – hors périodes d’arrêt pour maintenance – encourage chez nous la
surconsommation électrique. L’électricité ne pouvant se stocker, cette
surproduction entraîne aussi des exportations à bas prix de courant à
l’étranger, lesquelles ont, dans nombre de pays, un effet de dumping dissuasif
sur le développement des énergies renouvelables, qu’elles soient thermiques
(biogaz, biomasse...) ou autres. Par ailleurs, le surcroît de plutonium et de
déchets radioactifs correspondant à ces exportations restera bien sûr, quant à
lui, stocké sur le sol français.
D’autre part, les unités de production thermiques plus souples
(utilisables en périodes de pics de demande électrique sans générer le reste du
temps de gaspillages ni d’incitations à la surconsommation) commencent en
revanche à faire cruellement défaut – d’où les difficultés croissantes de RTE
(le Réseau de transport d’électricité) pour faire face à la demande sans
discontinuité. Cela oblige, lors des pointes de consommation ou d’incidents sur
le réseau, à de coûteuses importations d’électricité produite à l’étranger, y
compris à partir de ressources fossiles particulièrement polluantes comme le
lignite ; celles-ci sont en outre souvent brûlées dans des centrales de
conception dépassée, à mauvais rendement énergétique et ne répondant pas aux
normes environnementales les plus récentes.
Autrement dit, au lieu d’apporter au niveau planétaire des
économies nettes d’émissions de gaz carbonique (CO2), notre parc
électronucléaire surdimensionné amène en pratique la France à externaliser,
vers des états comme l’Allemagne ou la Pologne, des émissions massives de CO2
et d’autres polluants liées à l’exploitation ponctuelle de centrales thermiques
anciennes, ce qui retarde d’autant la fermeture des plus vieilles centrales
étrangères... alors même que notre pays fut pionnier, y compris à l’exportation
(vers la Chine, les États-Unis...), en matière de centrales dites « à
charbon propre » (comme celle de Gardanne), filière qu’EDF a pour l’heure
négligé de développer sur le territoire national.
Il faut aussi noter que le recours à l’hydraulique, qui permet
de faire efficacement face à certains imprévus, devient de plus en plus
problématique avec la diminution de la surface des glaciers et l’accroissement
des conflits d’usage (avec l’agriculture irriguée, par exemple).
Le « Grenelle de l’Environnement » vient à juste
titre d’insister sur l’impérieuse et urgente nécessité de lutter contre les
dérèglements climatiques, en particulier par le biais des économies d’énergie
et de l’efficacité énergétique, dont on sait désormais qu’elles ont joué, dans
la baisse des émissions de CO2 françaises au cours des années 70 et 80, un rôle
au moins égal à celui de la mise en service du parc électronucléaire en
remplacement d’unités thermiques classiques.
Un développement rapide et diversifié des énergies
renouvelables (biomasse, biogaz, grand et petit éolien, hydrolien, solaire
thermique, géothermie, photovoltaïque , etc.) est indispensable pour réduire
les coûts d’importation des ressources énergétiques, pour éviter les politiques
néocolonialistes et souvent peu glorieuses au regard des droits de l’homme
(dans des pays producteurs de pétrole ou d’uranium) auxquelles nous contraint
notre dépendance énergétique, et pour limiter drastiquement les rejets de
polluants chimiques et radioactifs nocifs dans l’environnement aussi bien que
les émissions de gaz à effet de serre. La décentralisation et la relocalisation
de la production, que les énergies renouvelables permettent, favorisent en
outre une limitation des frais d’infrastructure et de transport, tout en
constituant un facteur important de démocratisation des décisions ainsi que de
responsabilisation du citoyen et des collectivités locales face aux
gaspillages.
Dès lors, on ne peut plus se contenter de construire – comme le
prévoient EDF et le gouvernement – de nouvelles centrales thermiques classiques
(gaz, fioul, bois...) pour assurer les pics de demande, sans réduire aussi
notre parc nucléaire surdimensionné qui, notamment par les gaspillages qu’il
induit, entrave toute réelle politique d’économies d’énergie, non seulement en
France, mais aussi indirectement en Europe, voire ailleurs dans le monde par le
mauvais exemple qu’il donne.
Enfin, dès 2003, une étude réalisée pour EDF par le centre de
recherche en gestion de l’École polytechnique révélait que « 92% des
salariés du nucléaire souhaiteraient quitter le secteur. Déjà, certains
partent, ce qui pose des problèmes de sûreté pour certaines activités ».
Il s’agit d’un signal d’alarme qu’il serait dangereux de négliger et que nulle
campagne de communication interne ou externe ne peut suffire à effacer. Le
décalage se creuse de plus en plus entre l’image officielle de haute
technologie et de culture de sûreté du secteur, et la réalité de terrain des
« soutiers de l’atome ». L’industrie nucléaire n’a certes pas le
monopole des suicides de salariés, mais les nouveaux modes de management, avec
les tensions sociales et les souffrances humaines qu’ils induisent, risquent de
provoquer là, bien plus que dans d’autres secteurs, des catastrophes
susceptibles d’avoir des conséquences tragiques à très long terme.
Quoi qu’il en soit, même en fonctionnement dit
« normal » et dans des conditions sociales et financières
raisonnablement optimales, l’exploitation de l’énergie nucléaire entraîne, à
différentes étapes du processus, l’exposition de salariés à des doses parfois
importantes de radioactivité dont certaines, comme le rayonnement neutronique,
ne sont que depuis peu prises en compte. Pour respecter les limites légales
d’exposition (que les instances sanitaires internationales ne cessent de revoir
à la baisse) sans accroître massivement les coûts d’exploitation, l’employeur
doit donc recourir à des intérimaires pour les opérations les plus irradiantes.
Or la dégradation actuelle des modalités d’intérim et la multiplication des
niveaux de sous-traitance rendent la sûreté des installations de plus en plus
difficile à garantir, et le suivi médical à long terme de ces salariés (qui ont
toujours été exclus des bilans sanitaires et épidémiologiques d’EDF) impossible
à assurer.
Pour toutes ces raisons, nous demandons à compter d’aujourd’hui une
réduction rapide et volontariste de la part du nucléaire dans le bouquet
électrique français. Cette part pourrait par exemple passer, en cinq ans, des
actuels 80% à 60% de l’électricité consommée, et ce :
- en fermant les réacteurs atomiques les plus anciens, les plus coûteux en
maintenance, les plus générateurs de rejets et effluents radioactifs et
chimiques, les plus irradiants, démotivants et anxiogènes pour les personnels
qui y travaillent et les populations environnantes, tout en assurant le
maintien sur site ou la reconversion des travailleurs ;
- en leur substituant des moyens de production électrique moins centralisés,
adaptés aux ressources locales (centrales à gaz en cogénération, susceptibles
de fonctionner à terme avec du biogaz de méthanisation, et à coupler avec des
réseaux de chaleur ; centrales à bois, ou centrales mixtes
charbon/biomasse ; photovoltaïque ; éolien ; etc.). Par
ailleurs, tout en respectant les normes environnementales et énergétiques les
plus modernes, ces moyens de production peuvent, contrairement aux réacteurs
nucléaires, répondre aux fluctuations de la demande et être mis à l’arrêt
chaque fois que les nécessaires efforts d’économies d’énergie effectués par les
industriels, les collectivités et les particuliers le justifieront.