LE RAPPORT BALLADUR ET LA QUESTION REGIONALE
Par LM le mercredi 26 août 2009, 12:54 - Aménagement & développement - Lien permanent
Voici
un texte de la lettre de la commission à propos du rapport Balladur sur
la réforme des collectivités locales qui développe le point de vue des Verts
sur la question des régions:
La Région est un des points majeurs du rapport du Comité pour la réforme des
collectivités locales. Pourtant, ce rapport est loin de répondre aux vrais
enjeux de la question régionale, même s’il est indéniable que certaines de ses
propositions vont dans le bon sens. La vraie question, que ne pose pas
explicitement le rapport, est : « La région pour faire quoi ? ». Ce texte
analyse de manière critique deux points du rapport : la question de la taille
des régions (proposition 1 ), et celle des compétences des régions (proposition
11 ).
L’écologie politique et la question des institutions territoriales
Avant de lancer l’analyse du rapport il convient de poser quelques pistes sur
l’écologie politique et la question des institutions territoriales. Le danger
en effet, face à un tel rapport relativement technique, est de se focaliser sur
les détails, de rentrer dans son moule technicien et apparemment objectif. Se
remémorer l’approche écologiste face au territoire permettra de prendre du
recul. Et prendre du recul permettra de voir ce qui est dans le rapport sous un
jour nouveau, mais aussi de voir ce qui n’y est pas. La philosophie écologiste
en matière d’institutions territoriales peut être résumée en trois concepts,
porteurs de trois valeurs :
- Le premier concept est celui de subsidiarité, porteur de la valeur de
proximité. Le principe de subsidiarité est une maxime politique et sociale
selon laquelle la responsabilité d’une action publique doit être allouée à la
plus petite entité capable de résoudre le problème d’elle-même. C’est une forme
poussée de décentralisation. L’idée est de rapprocher au maximum le pouvoir, et
donc la prise de décision mais aussi le débat politique, du citoyen.
- Le deuxième concept est celui de péréquation, porteur de la valeur de
solidarité. La péréquation est le système de transfert d’impôts entre les
entités fédérées d’un État fédéral (comme dans les systèmes allemand et
canadien par exemple). C’est un principe de solidarité entre les régions riches
et pauvres.
- Le troisième concept est celui d’identité, porteur de la valeur d’humanité.
L’idée suggérée avec ce troisième concept est que les institutions
territoriales doivent être faites avant tout pour les personnes qui y habitent.
C’est-à-dire qu’il faut des institutions à taille humaine dans lesquelles les
habitants se reconnaissent. Ce qui compte ce sont l’histoire, la culture, les
réseaux socio-économiques, la complémentarité, la volonté de vivre ensemble, et
non pas les ciseaux d’un technocrate.
L’horizon, le sens, des ces trois valeurs est la démocratie et elles
s’inscrivent dans une vision ascendante et polycentrique du pouvoir.
C’est-à-dire d’une part que la légitimité du pouvoir provient du citoyen, et
d’autre part que chaque pouvoir doit disposer de ses contre-pouvoirs par une
séparation respectée des trois pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire ;
mais aussi, et on voit là l’héritage fédéraliste du mouvement écologiste, par
une séparation territoriale des pouvoirs. Les régions doivent obtenir les
moyens de fonctionner comme des contre-pouvoirs.
Le système politique prôné par les Verts pour mettre en application ces
principes et valeurs est celui du fédéralisme différencié (qu’on pourrait
peut-être plus correctement appeler fédéralisme asymétrique). Le fédéralisme
différencié prend le contre-pied radical du système centralisé unitariste
français. Il souhaite remplacer la pyramide des pouvoirs descendants du centre
vers la périphérie et le local par une pyramide des pouvoirs ascendants de
l’échelon géographiquement le plus petit à l’échelon géographiquement le plus
grand, selon un principe de subsidiarité et non de hiérarchie. Rejetant
l’unitarisme uniformisant qui prévaut en France, le fédéralisme différencié
suggère au contraire l’idée, suivant le modèle espagnol ou canadien, que chaque
région pourrait avoir un statut différent, des compétences différentes, en
fonction de ses revendications. Enfin, pour les écologistes, la région doit
être avant tout un espace politique de débats démocratiques et de prise de
décisions, et non une entreprise en concurrence avec les autres régions. À
partir de là on peut commencer à aborder le rapport en sachant
mieux où, en tant qu’écologistes, on souhaite aller.
La taille des régions
Le rapport du Comité pour la réforme des collectivités locales souhaite «
favoriser les regroupements volontaires de régions et la modification de leurs
limites territoriales, pour en réduire le nombre à une quinzaine ». L’argument
avancé par le Comité, mais repris largement dans le débat public, est que les
régions françaises seraient trop petites et trop peu peuplées et qu’il faudrait
donc des régions à « taille européenne » pour qu’elles soient plus fortes. Les
Verts n’ont rien contre la modification des limites des régions : ainsi dans
notre programme figurent explicitement la réunification de la Normandie et de
la Bretagne. Mais que veut dire ce concept de « taille européenne » ? Elle n’a
jamais été définie, et pour cause. La taille moyenne des régions en France
métropolitaine est de 24 726 km² et de 2 839 000 habitants. Si nos régions sont
moins peuplées que les régions allemandes à cause d’une densité inférieure,
elles sont par contre tout à fait comparables aux régions espagnoles ou
italiennes. 4 États européens ont une superficie inférieure à la moyenne des
régions françaises, et 6 États ont une population inférieure à cette moyenne !
La taille européenne des régions n’existe pas. C’est un mythe bien français. Ce
qui prévaut au contraire c’est l’extrême diversité de la taille des régions, y
compris au sein d’un même État. Et donc en France on peut aussi envisager des
régions de taille très différentes : si une Bretagne ou une Normandie à cinq
départements sont souhaitables, on peut envisager une région Pays Basque de la
taille d’un demi-département ou une région Val-de-Loire de la taille de neuf
départements si les habitants le souhaitent.
Les compétences des régions
En fait, ce qui distingue les régions françaises des autres régions européennes
ce n’est pas leur taille, ce sont leurs compétences et leur budget, et ici les
propositions du rapport Balladur ne sont franchement pas à la hauteur. En
effet, en matière budgétaire les régions françaises sont des nains par rapport
aux autres régions européennes. Le budget voté par la région Bretagne pour 2009
est de l’ordre de 1 ,1 milliards d’euros. Le Pays de Galles ou la Galice, pour
prendre des régions similaires en termes de territoire et de population, ont
des budgets de l’ordre de 20-21 milliards d’euros ! Sans parler de l’Écosse, de
la Catalogne ou de la Bavière, qui ont des budgets de l’ordre de 35-40
milliards d’euros ! En matière de compétences, les régions allemandes ou
espagnoles bénéficient d’une véritable autonomie, y compris en matière
législative, dans leurs domaines de compétence. Il en va de même pour l’Écosse,
qui peut légiférer dans un grand nombre de domaines, notamment en matière
sociale, éducative ou environnementale. Et cette autonomie régionales s’accroît
régulièrement comme en témoignent la réforme du fédéralisme allemand ou du
statut de la Catalogne en 2006, ou encore le renforcement de la dévolution
galloise en 2007.
L’objet du projet de fédéralisme différencié (ou asymétrique) est justement
d’avoir des régions fortes, similaires aux autres régions européennes. Voici
quatre pistes pour avancer dans la direction du fédéralisme différencié de
manière progressive et pragmatique :
1 - Développer les compétences des régions et renforcer leur budget
L’acte II de la décentralisation a consolidé le pouvoir régional en matière de
développement économique, de formation professionnelle et de gestion des
lycées, même si on peut regretter que le droit à l’expérimentation n’a pour
ainsi dire pas été appliqué malgré les demandes récurrentes des régions. Le
rapport du comité Balladur propose d’aller encore un peu plus loin, en
suggérant notamment de renforcer les compétences des régions en matière
économique (aides aux entreprises), de tourisme et de communications. Mais
d’autres compétences pourraient être ajoutées, par exemple en matière de
recherche et d’innovation, mais aussi en matière culturelle, éducative et de
transports, etc. Et certaines de ces compétences pourraient être exercées de
manière exclusive, y compris par rapport à l’État. Il ne faut pas avoir de
tabou en la matière. Toutefois ce développement des compétences doit se faire
tout en préservant la clause de compétence générale, garant d’une véritable
politique territoriale cohérente. De même, les transferts de budget doivent
être pérennes, basée sur l’autonomie fiscale des régions, et se faire à hauteur
des compétences dévolues pour garantir la qualité des politiques menées.
L’horizon à moyen terme est une multiplication par vingt du budget des régions
pour que celui-ci soit comparable à celui des régions des pays
voisins.
2 - Créer un pouvoir normatif voire législatif pour les régions
Il ne suffit plus d’étendre les compétences des régions, il faut aussi
développer leurs outils d’action et de décision. Il est temps d’accorder enfin
aux régions métropolitaines un pouvoir réglementaire élargi voire un pouvoir
législatif secondaire, permettant d’adapter aux réalités régionales les normes
nationales dans nombre de domaines (culture, environnement, littoral, etc.). Et
ceci pourrait se faire de manière différenciée, en fonction des aspirations des
différentes régions. Dans cette perspective il est urgent de hiérarchiser entre
les différentes collectivités, et tout particulièrement de mettre les
départements sous la tutelle des régions. À terme il serait souhaitable de
transformer les départements en circonscriptions administratives de la région.
La force de la région proviendra de sa capacité à être explicitement le chef de
file sur son territoire. Ceci encore une fois doit être mis en oeuvre de
manière différenciée, notamment quand existent des départements avec des
spécificités revendiquées, comme les Pyrénées-Orientales, le Pays Basque, la
Vendée ou la Moselle.
3 - Mettre en place un vrai parlementarisme régional
L’inflexion forte en matière de compétences et de budgets doit s’accompagner de
l’institutionnalisation d’un véritable gouvernement régional. Les régions
françaises se sont organisées en s’inspirant du modèle parlementaire avec un
fonctionnement en groupes politiques et une présidentialisation de l’exécutif.
Cependant, une étape décisive n’a pas été franchie, celle d’une séparation
nette entre pouvoir exécutif et pouvoir législatif, le président du conseil
régional étant la fois l’exécutif et le président de l’assemblée délibérante.
Cette confusion des rôles handicape tout à la fois l’émergence d’un véritable
gouvernement responsable mais également le développement d’un travail
parlementaire continu, approfondi et médiatisé au niveau régional. Une piste à
creuser serait la généralisation du fonctionnement de la collectivité
territoriale de Corse à l’ensemble des régions métropolitaines. La collectivité
territoriale de Corse est en effet un exemple intéressant, dans notre
architecture décentralisée, de séparation nette des tâches exécutives et
législatives. Les organes de la collectivité territoriale de Corse comprennent
d’un côté l’Assemblée de Corse et son président, et de l’autre le conseil
exécutif de Corse et son président. Le conseil exécutif est composé du
président et de six conseillers responsables politiquement devant l’assemblée
régionale. Le président et les conseillers ont accès aux séances de l’Assemblée
et sont entendus à leur demande sur les questions inscrites à l’ordre du jour.
De son côté, l’Assemblée de Corse peut mettre en cause la responsabilité du
conseil par le vote d’une motion de défiance. Cette institutionnalisation d’un
dialogue politique entre un organe exécutif et législatif permettrait à n’en
pas douter de visibiliser et politiser l’action des institutions régionales
françaises. Cela participerait d’une régionalisation de l’organisation des
forces politiques mais également d’un ensemble d’acteurs du jeu politique :
médias, syndicats, groupes d’intérêts variés.
4 - Restreindre les possibilités de cumul des mandats
Pour consolider et développer la démocratie régionale, il est enfin déterminant
de restreindre encore le cumul des mandats pour couper le lien entre mandat
national et mandat régional. Le cumul des mandats constitue un obstacle
essentiel à la poursuite de la logique décentralisatrice mise en oeuvre depuis
1 982. Il contribue en effet à concentrer entre les mains d’une seule et même
personne, des intérêts contradictoires – empêchant l’expression sans ambiguïté
d’un point de vue national sur les questions nationales –, et favorisant par
ailleurs une défense parfois corporatiste des intérêts locaux, mais aussi des
intérêts corporatistes des élus. Dans tous les pays qui disposent d’une élite
régionale bien identifiée, le lien entre le mandat régional et le mandat
national est coupé. Dans plusieurs pays, l’interdiction du cumul d’un mandat
parlementaire avec un mandat électif local est posée par un texte. L’absence de
toute réflexion sur le cumul des mandats est une des grandes faiblesses du
rapport Balladur. Ce rapport propose même une régression flagrante et très
inquiétante avec l’idée de conseillers territoriaux qui seraient à la fois
conseillers généraux et conseillers régionaux. Donc cumulards d’office. Cette
proposition porte en elle les germes d’une régression départementaliste et
égoïste de la région qui l’affaiblirait très probablement. On peut imaginer
qu’il soit possible au maximum de cumuler un mandat de conseiller municipal
avec un mandat régional ou un mandat départemental mais que le cumul de
fonctions départementales et régionales soit impossible tant que le département
reste une collectivité territoriale.
Pour conclure, oui il faut renforcer les régions. Ce n’est pas en les
agrandissant, mais en renforçant leurs compétences et leur pouvoirs, y compris
en matière normative et de législation secondaire ; en multipliant leur budget
par vingt ; en explicitant leur rôle comme l’échelon politique majeur entre
l’État et le local ; et enfin en restreignant de manière radicale le cumul des
mandats.
Tudi Kernalegenn
Responsable de la commission régions et fédéralisme
Mars 2009