04.09.2009 Mettre ses actes en accord avec ses pensées

Après être revenue sur quelques fondamentaux culinaires, la Voix fait sa
rentrée politique dans une saison 2009-2010 qui s’annonce passionnante. Car les
élections européennes et la percée d’Europe Ecologie ont de par chez nous
changé la donne. La circonscription Sud-Est a ainsi envoyé à Bruxelles deux
euro-députés décidés à s’engager pour la création d’une région Savoie, le Corse
François Alfonsi et la Chambérienne Malika Attou. C’est du jamais vu. Dans la
ligne de mire de tout le monde, désormais, il y a les élections régionales,
dont la campagne va se dérouler alors que sera débattue au Parlement la réforme
des collectivités locales et qu’on s’apprêtera à commémorer en Savoie les 150
ans de l’annexion à la France. Un contexte exceptionnel, qui pourrait permettre
de complètement chambouler le paysage politique régional et de donner enfin à
la Savoie un nouveau statut. Mais on peut aussi craindre qu’elle ne se dissolve
dans Rhône-Alpes, dans le cas où la réforme conduirait à une petite mort des
départements phagocytés par des régions de tailles soi-disant européennes.
Le président de la région Rhône-Alpes semble pour sa part vouloir la chérir
cette Savoie, en lui offrant une place de choix au sein d’une entité rhônalpine
où notre histoire et notre identité particulières seraient mises d’avantage en
avant, avec même, si les Savoyards en font la demande, quelques privilèges en
matière de délégation de compétences. Selon le socialiste Jean-Jack Queyranne,
un premier signe concret a d’ailleurs été donné cet été avec la reconnaissance
du francoprovençal (connu aussi sous le nom d’arpitan ou tout simplement de
langue savoyarde) et de l’occitan par la région Rhône-Alpes (voir
http://lavoixdesallobroges.hautetfort.com/archive/2009/08...). On a donc saisi
cette occasion pour aller tâter le terrain du côté de Charbonière et lancer une
année politique appelée à être placée sous le signe de la région.
Jean-Jack Queyranne, que représente pour vous la reconnaissance par
Rhône-Alpes des langues régionales qui a eu lieu cet été ?
C’est un acte vraiment important pour la région. Une reconnaissance, mais
aussi l’engagement de lancer un certain nombre d’actions dans les domaines du
patrimoine et de la création artistique. Le pire danger qui guette la culture,
c’est celui de l’uniformité. Le problème se pose dans notre région, en
particulier au niveau linguistique. Or les langues sont porteuses de visions du
monde originales et participent à la définition de notre identité. Certaines
langues sont menacées et, s’il faut défendre la place du français dans le
monde, il faut aussi défendre le plurilinguisme en France. Une évolution est
apparue depuis que Lionel Jospin a ratifié la charte de reconnaissance des
langues régionales. Aujourd’hui, il est important de dire que les langues
régionales appartiennent au patrimoine de la France.
Le jour du vote de cette reconnaissance, vous avez dit que le
francoprovençal et l’occitan donnaient un sens à une région qui en était
dépourvue. N’est-ce pas un aveu terrible de dire que Rhône-Alpes n’avait pas de
sens ?
Ces langues donnent un sens à Rhône-Alpes dans la mesure où notre région est
le reflet de son pluralisme. Notre force, c’est la diversité de nos
territoires. Et si l’on a pu parler de région dépourvue de sens, c’est d’abord
parce que nous sommes dépourvus d’identité historique. Rhône-Alpes n’est pas la
Bretagne ou la Bourgogne.
Ou la Savoie…
La Savoie a toute sa place en Rhône-Alpes. Je ne suis pas favorable à une
région Savoie, mais l’identité de la Savoie doit être reconnue dans la région
Rhône-Alpes. Alors je ne sais pas si les deux départements savoyards seront
amenés à se réunir, mais je suis favorable à ce que l’Assemblée des Pays de
Savoie puisse avoir d’avantage de responsabilités. La région pourrait même
déléguer certaines compétences.
Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait jusqu’à présent ?
L’APS n’en a pas exprimé la volonté. Mais je suis ouvert à cette
possibilité.
Les Savoyards ne veulent rien ?
Je n’irai pas jusque-là, mais l’APS s’est montrée très timorée. Elle aurait
pu faire beaucoup plus.
Les Verts se sont pour leur part prononcés pour une région Savoie…
Les Verts ont ici deux structures. Une sur les deux départements savoyards
et une sur les six autres départements de Rhône-Alpes. Mais je n’ai pas eu de
demande particulière chez eux par rapport à la région Savoie. C’est peut-être
une question d’organisation interne.
Cécile Duflot a demandé clairement cette région Savoie lors de son audition
devant le comité Balladur pour la réforme des collectivités territoriales…
Je ne savais pas. Mais là, d’après l’avant-projet issu des travaux de ce
comité Balladur, on est plus dans une logique de grande région que de
séparation.
Vous avez déclaré que la taille ne devait pas être un élément décisif pour
définir une région…
Je l’ai dit quand on parlait de lier Rhône-Alpes et l’Auvergne. Rhône-Alpes
est déjà grand comme la Suisse, pas besoin de l’agrandir.
Et la Savoie ? A-t-elle la taille nécessaire pour être reconnue comme
une région française ?
Je souhaite que la Savoie soit reconnue en Rhône-Alpes. Cela passe par la
reconnaissance de la langue et par celle de l’histoire, notamment à l’occasion
des 150 ans de l’annexion.
Les Verts vont plus loin et veulent faire de la Savoie un exemple
particulièrement représentatif de ce que devrait être un régionalisme
différencié. Or c’est votre principal partenaire au conseil régional et, lors
des élections européennes, Europe Ecologie a fait en Rhône-Alpes de meilleurs
scores que le PS, particulièrement en Savoie. Comment allez-vous vous
positionner lors des régionales de 2010 avec Europe Ecologie qui devrait
défendre l’idée de région Savoie ?
Il ne faut pas jouer le repli sur la Savoie, ce n’est pas ce qui fait la
force de Rhône-Alpes. C’est sa diversité qui lui donne son dynamisme et sa
compétitivité. Je crois que c’est aussi l’intérêt de la Savoie d’avancer dans
Rhône-Alpes. Les Verts peuvent penser différemment, mais je souhaiterais plutôt
des régions plus fortes.
La campagne des régionales, qui va se dérouler en pleine réforme des
collectivités, sera-t-elle l’occasion de discuter de ce que doit être une
région ?
Bien sûr, il faudra en parler, car le développement des régions serait une
très bonne chose. Cela doit être porté par les élus et les citoyens. Et quant à
savoir ce qu’il convient de faire pour la Savoie, c’est d’abord aux Savoyards
et à leurs élus de le dire.
Finalement, ça vous arrangerait que la Savoie quitte Rhône-Alpes, vu qu’elle
vote à droite…
Je ne fais pas ce genre de calcul. Et puis les élus de droite savoyards, ils
font des grandes déclarations pour la région Savoie, mais il n’y a pas beaucoup
de réalisations, à part l’orchestre des pays de Savoie. Ils en restent à des
positions de principe. Le Faucigny a par exemple rapporté les déclarations de
Gaymard, quasi indépendantistes, mais cela n’est pas du tout cohérent avec ce
qu’il dit à Paris ou avec ce qu’il fait. Il faut mettre les actes en rapport
avec ses pensées.
Et à vous, Hervé Gaymard a-t-il fait part de ses propositions pour une
Savoie réunifiée ?
Pas du tout. Mais il y a quelques jours, dans le Dauphiné Libéré, il a mis
beaucoup d’eau dans son vin.
Christian Monteil vous a-t-il de son côté parlé de la façon dont il envisage
l’avenir des pays de Savoie ?
Non, je ne l’ai jamais entendu s’exprimer là-dessus.
Il n’y a en fait qu’Europe Ecologie qui risque de vous poser un casse-tête
sur ce sujet en réclamant une région Savoie lors des régionales de 2010…
Si c’est le cas, ça ne sera pas un soucis, même si je pense que la Savoie
est mieux dans Rhône-Alpes. En 1998, dans des circonstances exceptionnelles, le
représentant de la Ligue savoisienne a bien voté pour moi. D’abord pour des
valeurs démocratiques, en raison de la menace du Front National, mais aussi car
j’avais pris des engagements pour la reconnaissance de l’identité et de
l’histoire de la Savoie. Je n’ai pas eu les moyens de les mettre en application
à l’époque, mais on vient de le faire avec la reconnaissance des langues
régionales.
Seriez-vous en fait tout disposé à défendre l’identité savoyarde alors que
nos élus ne revendiquent rien ?
Des élus de gauche portent cette identité savoyarde et la revendiquent.
Ah bon ?
Oui, notamment Bernadette Laclais à Chambéry. Elle est dans cette démarche
et je pense qu’il faut la favoriser pour les festivités des 150 ans. Nous
sommes d’ailleurs à ce sujet en dialogue avec de grandes collectivités.
Rhône-Alpes va-t-elle organiser un événement pour l’anniversaire de
l’annexion ?
Ce n’est pas à la région de faire des projets à la place des territoires.
Mais des projets vont nous être soumis, pour lesquels on prévoit une enveloppe
spécifique.
Les deux départements ont-il proposé quelque chose ?
Non, pas à ce jour. Je ne sais pas s’ils ont un projet, et s’il est commun.
Mais si l’APS n’avait pas un projet pour le printemps prochain, ça serait un
peu décevant.
Les conseils généraux savoyards préfèrent en tout cas éviter de se pencher
sur l’histoire en tenant à l’écart les sociétés savantes. C’est un peu comme si
l’annexion de 1860 était un sujet tabou. On ne parle d’ailleurs que de
rattachement…
Il ne faut pas de tabou. L’histoire, et surtout l’histoire récente, peut
faire l’objet de débat, car il n’y a pas de pensée unique dans ce domaine. Et
personne n’est jamais mort d’avoir fait un débat.
Entretien : Brice Perrier