août 2009 Écologie ou barbarie
par Noël Mamère
L’actualité récente vient de nous apporter de nouvelles preuves des liens
indissociables entre les questions que soulèvent les écologistes et les droits
de l’Homme : la dernière condamnation de Aung San Suu Khuy, par la junte
Birmane et le coup d’État institutionnel du président du Niger qui vient de
trafiquer sa Constitution pour rester plus longtemps au pouvoir. Quel rapport
avec l’écologie ? Regardons d’un peu plus près : ces deux pays sont
riches de matières premières qui intéressent les pays du Nord au plus haut
point et la France en particulier ; le bois et le pétrole en Birmanie,
l’uranium au Niger. Deux sociétés françaises sont concernées au premier
chef : Total, l’un des plus gros investisseurs en Birmanie, pour
l’exploitation des hydrocarbures ; Areva au Niger, pour l’extraction de
l’uranium nécessaire à l’alimentation des centrales nucléaires. Selon la
fédération internationale des droits de l’Homme, Total verse chaque année 140
millions d’euros de royalties à la junte qui fait aujourd’hui l’objet de
l’indignation mondiale. Quant à Areva, elle remplit les caisses d’un régime qui
opprime ses opposants et mène une répression sanglante contre les populations
Touaregs, là où se trouvent justement les gisements d’uranium.
Voilà qui explique sans doute la tartufferie du président Français qui, au
lendemain de la condamnation de la « dame de Rangoon », appelait à des
sanctions « tout particulièrement dans le domaine de l’exploitation du
bois et des rubis »… Mais qui s’empressait d’oublier le pétrole, pour mieux
protéger Total et nos approvisionnements en hydrocarbures si nécessaires à
notre société de consommation à outrance. Après le référendum truqué du 4 août
au Niger, silence radio. Le président Tandja peut tricher tranquillement,
torturer ses opposants, nous avons trop besoin de son uranium pour nos
centrales nucléaires et pour affirmer haut et fort, sans craindre le mensonge
d’État, que grâce à elles, nous sommes indépendants.
Autrement dit, pour poursuivre un mode de vie et de consommation, pour
assumer des choix -comme le nucléaire-, qui n’ont jamais été débattus
démocratiquement par la société, nous nourrissons des dictateurs sanguinaires,
qui tuent des moines, enferment un prix Nobel, font travailler des enfants et
conduisent des guerres contre leurs minorités ; nous sacrifions la liberté
des peuples à nos intérêts mercantiles et à notre mode de développement. Au nom
de la préservation de notre confort, nous sommes prêts à sacrifier les idéaux
des Lumières. L’égoïsme est devenue la valeur dominante qui efface toutes les
autres. Et c’est ainsi que progresse l’apartheid planétaire qui ruine les
sociétés et menace la Terre elle-même, soumise à l’appétit insatiable des
prédateurs sans foi ni loi. C’est pourtant dans ce monde que nous vivons, où
les plus pauvres, les « damnés de la terre », voient leurs libertés de
plus en plus menacées et leur survie de plus en plus incertaine ; où les
victimes des injustices sociales et les plus démunis sont aussi les premières
victimes des injustices environnementales ; où 20% des habitants de la
planète consomment 80% de ses ressources. À cause de ces inégalités de plus en
plus insupportables, de plus en plus révoltantes, la vulnérabilité du monde
prospère et, avec elle, la montée des incertitudes, des peurs, des violences,
symboles de la fragilité d’une puissance que nous pensions capable de tout
maîtriser.
Ce monde-là est en faillite. Si nous tentons de le préserver tel qu’il est,
nous courons tous à notre perte, riches comme pauvres ; l’avenir radieux
que nous promettaient les Trente Glorieuses et, aujourd’hui la
« croissance verte » – nouveau logo du capitalisme aux abois – virera
au cauchemar. On ne peut donc s’accommoder de « bricolages » sur une
maison lézardée ou de pansements verts appliqués à un grand corps malade. Le
rétablissement d’un monde plus juste pour nos générations et celles qui vont
nous suivre est au prix d’une véritable révolution écologique et sociale. C’est
bien ce que proposent les écologistes depuis des décennies, derrière des
penseurs comme Illich, Ellul, Gorz, Fournier, Charbonneau, Jouvenel, Dumont…
Qui se souvient de La Gueule Ouverte, premier journal écologiste français qui,
dans la confidentialité militante de l’époque, prônait le modèle de société que
nous avons défendu avec succès au cours des dernières élections
européennes ? Nous n’avons rien inventé, nous n’avons rien dit d’autre que
ce que nous répétons élection après élection, colloque après colloque, débat
après débat… Mais, pour la première fois dans notre courte histoire politique,
notre imaginaire a rencontré la société. En nous écoutant parler de notre
projet, du monde dont nous rêvons pour nos enfants, les Français nous ont dit
« chiche ! » et nous ont donné les moyens de peser beaucoup plus fort
dans les débats politiques d’aujourd’hui et de demain. Nous devons saisir cette
main tendue et nous battre avec les moyens de la démocratie pour que l’écologie
ne soit plus considérée comme une figure politique de catégorie B, mais comme
un outil de transformation politique et sociale à part entière, au même titre
que le socialisme le fut au début du XXe siècle. Il ne s’agit pas de se lancer
dans une bataille de concurrence qui serait suicidaire pour toute la gauche
française, mais de montrer que la conversion écologique de nos sociétés est le
passage obligé vers un monde moins injuste et plus respectueux de son
environnement indispensable à la survie des hommes.
Voilà pourquoi les semaines et les mois qui viennent vont être déterminants
pour l’avenir de l’écologie politique. Nous devons tenir et tenir encore sur la
ligne du rassemblement, ne pas nous laisser emporter par nos petites querelles
de chapelle. Chacun sait que le diable niche dans les détails et si nous avions
dû en rester là pour la composition des listes aux élections européennes,
jamais nous n’aurions pu présenter cette alliance des belles personnes qui, de
Dany à Eva, de José à Yannick, de Jean-Paul à Michèle, a conquis les Français.
Les Verts ont fait preuve d’une grande intelligence politique à cette occasion,
qu’ils ne l’oublient pas au moment des élections régionales ! Nous devons
rester les moteurs du rassemblement des écologistes et de tous ceux qui croient
en notre projet de société mais qui ne veulent pas entendre parler de parti.
C’est à nous, tous ensemble, de définir les contours de ce nouvel objet
politique, si nous ne voulons pas qu’il reste dans l’histoire comme un joli
météore qui traversa la galaxie politique en ce début d’été 2009 et disparut
dans la magma des accords d’appareil. La profondeur de la crise écologique et
sociale que nous traversons est telle que nous ne pouvons rater ce rendez-vous
avec l’histoire. À nous d’être à la hauteur de cette lourde, mais exaltante,
responsabilité.